Le 24 avril dernier, dans les salons sobres du palais royal d'Oslo, Olaf Scholz et Jonas Gahr Støre apposaient leur signature sur un protocole d'accord qui passera probablement inaperçu du grand public, mais que les chancelleries européennes étudient avec attention. Douze milliards d'euros d'engagements croisés sur quinze ans, deux gazoducs reconvertis à l'hydrogène vert, une garantie de capacité de seize térawattheures annuels à partir de 2030. Sur le papier, un accord technique. Dans les faits, un acte fondateur.
Le pacte hydrogène germano-norvégien clôt en effet une séquence ouverte en 2022 : celle de la sortie accélérée de la dépendance russe. Berlin a payé cette transition au prix fort, avec une désindustrialisation partielle qui a coûté plus d'un point de PIB au cours des trois dernières années. Mais le pari, longtemps risqué, commence à porter ses fruits.
L'architecture du nouveau dispositif
L'accord repose sur trois piliers complémentaires. Le premier prévoit la conversion progressive du gazoduc Europipe II en infrastructure mixte gaz-hydrogène, opération techniquement complexe que le consortium Equinor-RWE a déjà engagée depuis 2024. Le deuxième volet engage le gouvernement norvégien à garantir des capacités de production d'hydrogène vert sur la base d'éoliennes offshore en mer du Nord, dont la première phase doit être opérationnelle en 2028. Le troisième pilier, le plus politique, formalise un mécanisme de fixation des prix indexé sur les coûts de production plutôt que sur les cours spot, ce qui constitue une rupture par rapport à la doctrine libérale qui prévalait jusqu'ici.
Nous n'achetons pas seulement de l'énergie, nous achetons de la prévisibilité.
La phrase, prononcée par le ministre allemand de l'Économie Robert Habeck lors de la conférence de presse conjointe, traduit le changement d'époque. Après le traumatisme de 2022, Berlin ne cherche plus le moins-disant. Elle cherche le plus-fiable, fût-ce au prix d'un surcoût assumé.
Une géopolitique énergétique recomposée
Pour la Norvège, l'accord consacre une stratégie de long terme habilement conduite. Oslo, qui a longtemps tiré ses revenus de l'exploitation pétrolière, a saisi dès le milieu des années 2010 que sa renommée d'État social-démocrate exemplaire deviendrait de plus en plus difficile à concilier avec son statut de grand exportateur d'hydrocarbures. La transition vers l'hydrogène vert offre une voie de sortie élégante : conserver le rang de fournisseur énergétique de référence de l'Europe, tout en se réinventant en partenaire de la décarbonation continentale.
L'opération n'est pas sans risques pour Oslo. Les capacités électriques nécessaires à la production d'hydrogène vert mobiliseront près de quarante pour cent de la production éolienne offshore norvégienne d'ici 2032. Cette concentration des engagements vers un client unique, l'Allemagne, ressemble étrangement à la situation russe d'avant 2022, mais inversée. Les économistes du ministère norvégien des Finances ne s'en cachent pas : la dépendance asymétrique change simplement de sens.
Les perdants de l'accord
Le premier perdant, à long terme, est évidemment Moscou. L'idée que l'Europe pourrait, sous l'effet de la fatigue ukrainienne ou d'une recomposition politique, revenir à terme aux gaz russes s'éloigne avec chaque infrastructure de substitution mise en service. L'accord germano-norvégien rend cette hypothèse économiquement irrationnelle, indépendamment des évolutions politiques à venir.
Le deuxième perdant, plus surprenant, est l'industrie française du nucléaire. Paris défendait depuis trois ans l'idée que l'hydrogène bas-carbone produit à partir d'électricité nucléaire devait être considéré au même titre que l'hydrogène vert produit à partir d'énergies renouvelables. L'accord germano-norvégien, en se concentrant exclusivement sur la filière renouvelable, ferme implicitement la porte à un débouché de masse pour le futur hydrogène nucléaire français. Le ministre français de l'Industrie a publié un communiqué notablement laconique, signe que la déception est réelle au sommet de l'État.
Ce que cela change pour l'Europe
Au-delà des intérêts bilatéraux, l'accord d'Oslo cristallise une recomposition plus large des solidarités énergétiques européennes. Le couple franco-allemand, longtemps moteur de l'intégration, paraît s'effacer au profit d'un nouvel axe Berlin-Oslo qui contourne soigneusement les questions nucléaires et budgétaires européennes. La Commission européenne, qui n'a été associée que tardivement aux négociations, a pris acte sans enthousiasme, conditionnant son approbation à la compatibilité du dispositif avec les règles d'aides d'État.
Pour la décennie qui s'ouvre, ce pacte signale une chose simple mais lourde de conséquences : les grandes politiques énergétiques européennes ne se feront plus principalement par Bruxelles, mais par accords bilatéraux entre États membres consentants. L'Europe de l'énergie, longtemps rêvée, prend la forme inattendue d'une mosaïque d'engagements croisés. Reste à savoir si cette architecture saura tenir face à la prochaine crise.
