Septembre 2021, sept heures du matin à Paris. Jean-Yves Le Drian, alors ministre des Affaires étrangères, découvre par les dépêches d'agences que l'Australie vient de rompre unilatéralement le contrat de douze sous-marins conventionnels signé avec Naval Group en 2016, au profit d'un partenariat trilatéral avec les États-Unis et le Royaume-Uni baptisé AUKUS. La rupture, qualifiée à chaud de « coup dans le dos » par le chef de la diplomatie française, marque l'une des crises les plus graves de l'histoire récente des relations transatlantiques.

Près de cinq ans plus tard, l'heure est au bilan d'AUKUS, dont les premiers livrables prennent un retard substantiel par rapport au calendrier initialement annoncé. À Paris, l'observation de cette inflation des coûts et de cette dérive des délais s'accompagne d'une satisfaction discrète, vite réprimée pour des raisons diplomatiques évidentes mais bien réelle dans les couloirs de l'hôtel de Brienne.

Le calendrier AUKUS : promesses initiales et réalité industrielle

Rappelons l'engagement initial. AUKUS, formellement créé en septembre 2021, prévoyait une livraison à l'Australie de huit sous-marins à propulsion nucléaire (mais à armement conventionnel), en deux phases. La première, dite « interim », consistait à doter Canberra de trois à cinq sous-marins américains de classe Virginia, livrés entre 2032 et 2035. La seconde, plus ambitieuse, prévoyait la construction sur sol australien, à Osborne en Australie-Méridionale, d'une nouvelle classe de sous-marins, le SSN-AUKUS, codéveloppé avec les Britanniques, avec une première unité opérationnelle prévue pour 2042.

Cinq ans après l'annonce, le retard accumulé est déjà significatif. Les chantiers américains de Newport News et Groton, déjà sous tension pour répondre aux besoins propres de l'US Navy, peinent à dégager des capacités pour la production de sous-marins exportables. Le rapport annuel 2025 du Congressional Research Service américain estime que la production globale de sous-marins de classe Virginia a glissé à un rythme d'une unité tous les seize à dix-huit mois, contre une cible initiale d'un sous-marin tous les douze mois. Mécaniquement, la fenêtre de livraison à l'Australie s'éloigne, probablement de trois à cinq ans.

Personne, en 2021, n'a posé la bonne question : pouvions-nous tenir ce calendrier industriellement ?

L'aveu, rapporté par un ancien responsable du Pentagone, illustre la précipitation politique qui a accompagné l'annonce. La décision AUKUS, conçue d'abord comme une réponse à l'expansion chinoise dans l'Indo-Pacifique, n'avait fait l'objet d'aucune étude de faisabilité industrielle approfondie côté américain. Le défi technique n'était pas insurmontable, mais il supposait des investissements massifs dans les chaînes de production sous-marines, investissements qui n'ont commencé à être engagés sérieusement qu'en 2023-2024.

Le coût explose, l'engagement australien aussi

Le programme AUKUS représentait initialement un engagement budgétaire australien estimé entre deux cent soixante-huit et trois cent soixante-huit milliards de dollars australiens sur trente ans, selon les chiffres officiels publiés en mars 2023. Les estimations actualisées de 2025, livrées par le Defence Strategic Review du gouvernement Albanese, situent désormais le coût total entre quatre cent vingt et quatre cent cinquante milliards, soit une dérive de plus de quarante pour cent en deux ans.

Cette inflation budgétaire alimente, au sein de la classe politique australienne, un débat qui n'existait quasiment pas en 2021. Le Parti vert et plusieurs voix au sein du Parti travailliste s'interrogent ouvertement sur l'opportunité de maintenir AUKUS à son niveau d'ambition initial. Le Premier ministre Anthony Albanese reste publiquement engagé, mais plusieurs sources internes au gouvernement évoquent des arbitrages difficiles à venir.

Trump et AUKUS, l'incertitude majeure

Le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche en janvier 2025 a introduit une variable supplémentaire dans l'équation. La doctrine America First, particulièrement vigilante sur les transferts de technologie militaire sensibles, a conduit le secrétaire à la Défense Pete Hegseth à lancer en mars 2025 un Defense Strategy Review qui doit notamment réexaminer les engagements pris dans le cadre d'AUKUS. La revue est attendue pour le second semestre 2026.

Sans préjuger des conclusions, plusieurs scénarios sont sur la table. Une accélération du programme, avec un transfert plus rapide de technologies au profit de l'Australie en échange d'un accroissement de la contribution australienne aux capacités industrielles communes — c'est l'option défendue par les faucons anti-chinois de l'administration. Un ralentissement du programme, voire une renégociation des termes, est défendue par les protectionnistes industriels qui estiment que les chantiers américains doivent prioriser les besoins de l'US Navy. Une troisième voie, plus radicale, consisterait à proposer à l'Australie de l'AUKUS sans sous-marins, en compensant par d'autres capacités (cybernétiques, spatiales, intelligence artificielle militaire), mais cette hypothèse paraît peu vraisemblable politiquement.

La France, observatrice attentive

À Paris, la diplomatie observe ces évolutions avec une attention soutenue, mais sans triomphalisme. Les relations avec Canberra ont été progressivement reconstruites depuis 2022, à un niveau pragmatique mais sans retour à l'intimité d'avant 2021. Le ministre français des Armées Sébastien Lecornu s'est rendu à Sydney en novembre 2025 pour des discussions sur la sécurité dans l'Indo-Pacifique, et un dialogue de défense annuel a été rétabli.

L'hypothèse, parfois évoquée à Paris, d'un retour de Naval Group sur le dossier des sous-marins australiens en cas d'effondrement d'AUKUS, est diplomatiquement intenable mais industriellement instructive. Elle rappelle que la France conserve l'une des rares filières mondiales capables de produire des sous-marins de capacité comparable, y compris pour l'export. Le contrat brésilien Scorpène, le programme Barracuda français, la coopération avec l'Inde nourrissent une expertise qui demeure une carte stratégique pour Paris à l'horizon de la décennie.

Indo-Pacifique : que change AUKUS en réalité ?

La vraie question, au-delà des querelles industrielles, est de savoir si AUKUS modifie effectivement les rapports de force dans l'Indo-Pacifique. La réponse, à mi-parcours, est nuancée. Le signal diplomatique a été fort en 2021 et a contribué à dissuader certaines manœuvres chinoises. Mais l'absence de capacités opérationnelles avant 2032, dans le meilleur des cas, signifie que le pari AUKUS est essentiellement un investissement de long terme dont les bénéfices ne se matérialiseront pas dans la décennie qui s'ouvre.

Pour la Chine, qui a déjà mis en service plusieurs sous-marins nucléaires de nouvelle génération et qui poursuit le développement de capacités anti-sous-marines avancées, le calendrier AUKUS est presque rassurant. Pékin dispose d'une fenêtre de dix à quinze ans pour consolider sa supériorité régionale avant que les premières unités australiennes soient pleinement opérationnelles. C'est précisément cette asymétrie temporelle qui constitue, à l'heure du bilan provisoire, la principale faiblesse stratégique d'un pacte conçu davantage pour rassurer Canberra que pour modifier en profondeur les équilibres maritimes du Pacifique occidental.